Le Blog d’UniDistance

E-learning & formation : Ressources, conseils et projets inspirants

> Retour à la page précédente

Covid-19 : la santé ou l’économie ?

Cédric Tille
Ecrit par Cédric Tille

La deuxième vague de la pandémie Covid19 a amené les autorités cantonales et fédérales à imposer des restrictions. N’en faisons-nous au fond pas trop ?

Les nouvelles restrictions affectent notamment les restaurants hôtels, et activités culturelles.

Si nous n’en sommes pas (encore ?) à un confinement plus large comme celui de ce printemps, le coût économique est substantiel. Pourrait-on accepter un peu plus de coûts sanitaires pour sauver des emplois et épargner aux gens le stress du confinement ?

A première vue, il y a un choix à faire entre sauver des vies et des emplois. Mais cela est trompeur, car permettre à la pandémie de sévir largement s’avèrerait au final plus coûteux. Il est illusoire de penser qu’avec des mesures sanitaires plus légères, l’activité économique resterait à la normale.

Si le nombre de décès prenait fortement l’ascenseur, les gens réagiraient en restant chez eux et consommant moins, et nous aurions alors malgré tout un coût économique.

Les Etats-Unis offrent un exemple intéressant : dans les Etats qui ont rapidement levé les mesures de confinement en été, l’activité des restaurants à rapidement repris, mais l’élan s’est brisé bien avant de retrouver le niveau d’activité du début de l’année. Depuis lors, l’économie reste faible alors que les courbes d’infections sont à la hausse.

Si des mesures sanitaires agressives coûtent dans l’immédiat, elles permettre de garder le contrôle de la situation, ce qui permet ensuite de limiter les dommages économiques. Santé et économie vont de pair.

Que nous dit la recherche ?

Depuis le début de la crise, nous assistons à un effort substantiel de recherche sur les aspects économiques, comme par exemple via le réseau de recherche économique Center for Economic Policy Research. La Revue Suisse d’Economie et de Statistique propose également des analyses plus ciblés sur notre pays.

Pas tous égaux face à l’épidémie

Ces travaux montrent que tout le monde n’est pas économiquement égal face à l’épidémie.

Des analyses basées sur l’utilisation des moyens de paiements montrent que, durant le confinement, les régions urbaines ont plus souffert, la situation s’étant en partie homogénéisée avec le déconfinement progressif.

Les personnes ayant des revenus bas ont aussi été plus affectées. Les emplois les moins rémunérés sont en effet aussi ceux où la proximité physique est plus importante, et qui ne peuvent pas aisément être effectués à distance.

Les statistiques montrent que la chute de la croissance durant la première moitié de 2020 a été très différente selon les secteurs.

Les activités de restauration et d’hôtellerie, et les activités culturelles ont été les plus touchées. D’autres secteurs ont moins souffert, et certains, comme l’industrie pharmaceutique, ont même vu leur activité augmenter.

Emplois ou santé se complètent

Les chercheurs ont également examiné s’il y a un choix entre emplois et santé.

Il s’avère que non : l’activité économique est fortement liée à la confiance des consommateurs, et pas seulement aux mesures formelles de confinement. 

En Suisse, l’activité économique a baissé clairement dès la mi-février, surtout en Suisse latine, soit environ deux semaines avant que les mesures formelles de confinement ne soient adoptées.

Les gens n’ont donc pas attendu l’aval officiel des autorités pour restreindre leurs activités, ayant bien compris, au vu des nouvelles venant par exemple d’Italie, combien la situation était sérieuse.

La situation des villes américaines lors de l’épidémie de 1918 offre un exemple intéressant : celles qui ont pris les mesures sanitaires les plus drastiques ont connu une meilleure situation économique au final.

Le message provenant des analyses théoriques est le même : ils montrent qu’un relâchement trop rapide des mesures sanitaire peut au final conduire à une récession plus longue.

Une reprise solidement ancrée de l’activité ne peut se faire que si la situation sanitaire est correctement gérée.

L’intervention des autorités est-elle nécessaire ?

L’analyse économique nous indique aussi qu’une intervention des pouvoirs publics est nécessaire car – hélas – compter sur la responsabilité individuelle ne suffira pas.

Nous sommes en effet en présence de ce que les économistes appellent une externalité, car les individus ne prennent pas en compte l’impact qu’ils ont sur les autres.

Si je suis par exemple porteur du virus, je n’ai – égoïstement – pas de raison de rester confiné car je ne peux pas être encore plus infecté. Par contre je représente un danger pour les autres.

Le gain qu’un individu retire de la réduction de ses activités est plus faible que celui que la société dans son ensemble en retire, et donc l’individu ne va pas suffisamment se limiter.

Plusieurs travaux de recherches ont introduit la dimension de santé et la dynamique de l’épidémie dans les modèles macro-économique.

Ils montrent que l’épidémie est nettement plus marquée lorsque les autorités laissent les personnes agir à leur guise.

Des mesures de confinement cassent la dynamique, certes au prix d’une récession, mais celle-ci peut s’avérer suffisamment courte pour au final présenter un moindre coût.

Les chercheuses et chercheurs ont aussi montré que l’épidémie creuse les inégalités. Les activités impliquant une proximité avec d’autres personnes sont plus fortement représentées dans les emplois faiblement payés.

Ces personnes vont donc particulièrement souffrir d’une baisse de la demande, et n’ont pas de réserves financières pour passer le cap.

La manifestation la plus frappante de ce problème a été les longues files d’attentes pour la distribution de nourriture, y compris en Suisse. Cet aspect avait déjà été observé lors de l’épidémie de grippe espagnole de 1918.

Peut-on faire mieux qu’au printemps ?

Oui. Les recherches ont montré que plus les mesures sont prises rapidement, plus elles sont efficaces.

Il ne faut pas « rater le train » : une fois que l’épidémie est lancée, la contenir s’avère plus difficile et les diverses mesures de confinement auront alors un impact modéré. Le coût économique peut aussi être réduit en ciblant les mesures.

L’approche idéale est de confiner les personnes porteuses du virus tout en laissant les autres libres de se déplacer.

Comme les premières ne représentent qu’une petite partie de la population, mais sont la principale source de contamination, ceci permet de placer les mesures sanitaires là où elles sont nécessaires.

Un confinement général de la population implique certes un confinement de la minorité de personnes malades, mais aussi du reste de la population, ce qui est économiquement coûteux et sanitairement peu utile.

Mettre cela en pratique repose sur un dépistage large de la population pour identifier les personnes malades, ainsi qu’un traçage strict pour les isoler et empêcher des contaminations supplémentaires.

C’est l’approche suivie par des pays comme Taiwan ou la Corée du Sud, et elle a fonctionné. Sur ce point, la Suisse a commis une erreur entre les deux vagues, en n’adoptant pas une politique de tests plus agressive.

Et si l’approche idéale n’est pas faisable ? Plusieurs mesures limitent la propagation, surtout si elles sont prises conjointement, tout en n’impliquant qu’un coût modéré.

Citons le port obligatoire du masque, ou une forte limitation des rassemblements de masse car ceux-ci peuvent conduire à des foyers majeurs de contamination.

La fermeture des restaurants et activités culturelles que nous vivons actuellement va dans cette logique.

Comment payer ?

Les personnes travaillant dans les secteurs économiques mis à l’arrêt protestent, et c’est très compréhensible.

Il est important de mettre en place des mesures de soutien financier pour éviter une vague de faillites.

Les mesures d’allocation pour perte de gains et de réduction de l’horaire de travail se sont avérées très utiles, car en soutenant le revenu des personnes affectées, nous évitons qu’une baisse de leurs dépenses ne conduisent à des problèmes économiques dans les autres secteurs. Les prêts bancaires garantis par la Confédération sont une autre mesure utile.

Mais cela suffira-t-il dans la deuxième vague ? Je pense que non, surtout que cette vague pourrait ne pas être la dernière.

Si les entreprises ont pu tenir une vague, elles ont leurs limites. Même des prêts à taux zéro pourraient ne pas suffire car elles ne pourront de toute manière pas les rembourser.

Il faut alors envisager une aide à fonds perdus, qui peut être ciblée sur les secteurs les plus touchés.

La Suisse peut-elle s’offrir une aide à fonds perdus ?

Oui, cela pèsera sur les finances publiques, mais nous pouvons nous le permettre. 

La dette des pouvoirs publics est faible en Suisse, au point que les marchés consentent à prêter à la Confédération avec des taux d’intérêt négatifs, même sur de longs horizons.

Les mesures de soutien peuvent être aisément financées par la dette, même à hauteur de dizaines de milliards.

Quand remboursera-t-on ? Jamais, et ce n’est pas un problème.

L’indicateur pertinent de la santé des finances publiques est la dette par rapport au produit intérieur brut.

Une fois la crise sanitaire passée la croissance reviendra, ce qui diluera graduellement le poids de la dette par rapport au PIB.

Le fait que les taux d’intérêt sont si faibles accélèrera ce mouvement.

Etudier l'économie à UniDistance avec Cédric Tille?  Informe-toi!  

 

Ne fige-t-on pas la structure de l’économie ?

Chaque année, des entreprises non-viables disparaissent et d’autres sont créées.

Cette « destruction créatrice » n’est pas agréable pour les entreprises en faillite, mais permet d’aller de l’avant.

La bloquer ne va-t-elle pas figer une structure économique et permettre la survie d’entreprises qui devraient disparaître ?

Oui, et c’est un moindre mal. L’essentiel est de permettre à des entreprises viables de passer le cap du confinement, car il serait économiquement inefficace de les fermer aujourd’hui pour devoir les recréer dans une année.

La politique économique doit trouver un juste milieu entre éviter de soutenir des entreprises non-viables et laisser partir des entreprises saines en faillite. Il vaut mieux se montrer trop prudent et mettre l’accent sur la préservation des entreprises saines. En effet, il est préférable d’en faire « trop » et de soutenir temporairement quelques entreprises sans perspectives, que de ne pas en faire assez et de voir disparaître des entreprises saines, car cette erreur-là est plus coûteuse à rattraper.

Eviter la dette est illusoire

Dans des moments comme ceux que nous vivons, il faut accepter qu’un scénario avec une économie robuste et peu de dette publique appartient au passé, et que nous devons choisir entre deux situations déplaisantes.

La première option est d’accroître la dette publique pour préserver le tissu économique.

La seconde option est de limiter le soutien. Nous aurons alors une vague de faillites, et l’expérience a montré que de telles situations peuvent conduire à des récessions excessives car les faillites réduisent la confiance et la dépenses des personnes ayant conservé leur emploi, ce qui donne lieu à des faillites supplémentaires.

En outre, les faillites occasionnent des pertes pour les banques, ce qui les conduit souvent à refermer les robinets du crédit, plombant ainsi encore plus l’économie. Si vous voulez transformer une récession en crise profonde, alors affectez le système bancaire pour avoir une crise de crédit – effet garanti.

L’histoire a montré que les pouvoirs publics doivent alors intervenir, ce qui coûte très cher, bien plus cher que des aides à fonds perdus pour éviter les faillites.

Conclusion

L’important est de préserver l’appareil économique et d’éviter les faillites en attendant le vaccin. On soutiendra sans doute quelques entreprises qui allaient de toute manière fermer. Mais si c’est le prix à payer pour sauver tout le reste, cela vaut la peine. Si une entreprise est viable, il faut tout faire pour qu’elle puisse être préservée. Démonter une entreprise est facile, la remonter est plus difficile. Il vaut mieux mettre en place une mesure plus large pour sauver l’essentiel.

Et oui, nous avons les moyens de financer cette politique.

Thèmes : Science