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L’histoire et sa transmission, statut amoureux : c’est compliqué !

Rédigé par Claudia Luthiger | 16.05.23 19:41

Mon métier d'historienne suscite toutes sortes de réactions souvent contradictoires:  

 

L'histoire, à quoi ça sert ? Je trouvais cette matière très ennuyeuse à l’école. Et de toute façon, ce qui est fait est fait, on ne peut plus rien y changer.

Ou au contraire: 

Ah ! L’histoire a toujours été ma matière préférée. J'adore les documentaires historiques et les films d’époque. Tu savais que… ? 

 

Je l’admets sans détours : il arrive que ces discours m’énervent.

Le premier car il remet tout bonnement en question mes études et mon métier ; le second car souvent, par enthousiasme, d’aucuns ont tendance à consommer sans distinction tout ce qui semble lié de près ou de loin à l’histoire (ou plutôt au Moyen-Âge, qui inonde le marché depuis une vingtaine d’années), à emmagasiner et à recracher ces informations sans regard critique.

Malheureusement, il ne s’agit souvent pas d’histoire et encore moins du Moyen-Âge ; mais plutôt – dans le meilleur des cas – d’un savant mélange du Seigneur des Anneaux, d’articles Wikipédia, de mécanismes hollywoodiens, de bestsellers de vulgarisation et de mythes historiques. Le héros Viking, tout en mystère et casque à cornes, vous passe le bonjour.

Au lieu de m’agacer ou de me faire lever les yeux au ciel intérieurement, ces réflexions ne devraient-elles pas plutôt faire naître en moi une réflexion plus profonde sur l’histoire en tant que discipline, sur sa fonction sociale et en particulier sur sa transmission ?

Car au fond, à quoi sert exactement l’histoire et son étude ? 

Comment doit-elle être transmise ? 

Doit-elle être cantonnée aux groupes de pairs du monde académique et donc compter sur une transmission classique (conférences, papiers publiés, etc.) ? 

Ou faut-il la sortir de ce cadre et passer par l’école ? 

Ou peut-être par les vieux livres d’histoire, qui échouent souvent à faire naître l’intérêt et la fascination des destinataires, faute de réussir à s’extraire du jargon scientifique ? 

Ou enfin devrions-nous nous rapprocher des médias (classiques et nouveaux)?


Peut-être que ces deux discours m’énervent simplement parce qu’ils mettent le doigt sur une question aussi complexe qu’essentielle et qu’ils forcent les historiennes et historiens comme moi à se positionner sur leur rapport à la transmission de l’histoire par des médias populaires.

 

Copyright: Dario Veronesi 

 

L’histoire : des dates, des grands hommes, des combats… c’est tout ?


Dates, époques, hommes et femmes qui ont marqué leur temps : pour que l’on sache de quoi l’on parle, il est nécessaire de poser un cadre. Mais le contexte culturel, social, économique et politique, les relations d’interdépendance, les conditions de vie, les rapports de pouvoir et marges de manœuvre, sans oublier les émotions et les interactions des individus entre eux ou avec des animaux et des objets, sont bien plus impor-tants. 

L’histoire n’étudie pas le passé en tant que tel, mais d’innombrables petits morceaux de présent qui forment ensemble, de manière plus ou moins symétrique, des présents plus grands.

Le « passé » en tant qu’unité de temps finie n’existe pas, il est le présent et le futur en même temps. Il va au-delà de lui-même en ce sens qu’il ne concerne pas que les personnes qui y vivent actuellement, mais aussi celles et ceux qui les ont précédés et qui leur succèderont. 

Nos croyances et nos objets culturels, scientifiques, politiques et sociaux n’ont pas vu le jour dans le néant.

Ils s’inscrivent dans une continuité sans laquelle nous ne pourrions guère comprendre notre univers et notre identité.

Etudier l’histoire permet de mieux analyser les évènements actuels, de combler les lacunes d’information et de nourrir la mémoire sociale et culturelle, grâce à l’étude de ces développements et à l’information.

En outre, cela renforce la capacité à remettre en question ou au contraire à renforcer les comportements so-ciaux existants, à construire des identités, à former les nouvelles générations sur les plans historique et poli-tique et à présenter des perspectives alternatives.

Copyright: Jens Auer


Le journalisme historique et ses défis

Outre les institutions éducatives, les médias jouent désormais eux aussi un rôle important dans la transmis-sion de ces connaissances, car il existe un potentiel d’action réciproque entre la politique, la société et les médias de masse.

Ce potentiel influence fortement notre réalité sociale et nos stratégies d’interprétation des faits et, partant, de construction de nos opinions et de notre univers. 

Cette transmission alternative de l’histoire par les médias revêt un certain potentiel pour rendre vivants et compréhensibles par un large public les contenus des cours d’histoire et de la littérature scientifique trop sou-vent indigestes.

Façonnant la mémoire culturelle et la culture du souvenir, elle a pour missions d’informer, de faire connaître à tout un chacun la recherche historique, de transmettre aux générations futures des connaissances historico-politiques, afin de combler le fossé entre générations et de préserver la mémoire. 

À la différence des cours d’histoire traditionnels et du monde académique, la transmission comme elle se présente aujourd’hui fait face à différents défis, tels que la portée et le fonctionnement des médias et les at-tentes d’un public très divers sur les plans démographique et social. 

Comme toute branche du journalisme, le journalisme historique entend toucher un public aussi large que pos-sible et doit donc pour y parvenir se calquer sur ses besoins.

L’historien Jörn Rüsen, spécialiste des questions culturelles, a constaté qu’il existe une dépendance à ne pas sous-estimer entre la dimension cognitive de la transmission de connaissances et la dimension esthétique/émotionnelle (et politique). 

 

Jörn Rüsen, source: Wikipédia 


Documentaires historiques : le « histotainment » au croisement entre véracité et esthétique hollywoodienne 


L’évolution observée au cours des quarante dernières années a démontré la pertinence du concept d’« histotainment ».

Alors que les documentaires historiques étaient relativement peu élaborés sur le plan sty-listique dans les années 1960, 1970 et 1980, une nouvelle esthétique a vu le jour à la fin des années 1990. 

Influencé par le succès de films tels que Gladiator (2001) de Ridley Scott, le journalisme historique a commencé à adopter leurs effets de style.

Il n’est pas rare en effet que les documentaires d’aujourd’hui contiennent des scènes jouées, une bande-son et des codes esthétiques directement empruntés de l’industrie cinématographique (« Hero Shot », scènes tournées en caméra subjective [« Point of View-Shot »], effets dramaturgiques [pièges, fausses pistes, etc.]).



En adoptant les standards de l’industrie du divertissement, les documentaires et les films historiques – qui relèvent du « histotainment » (néologisme anglais né de la contraction de history [histoire] et entertainment [divertissement]) – parviennent à toucher un public infiniment plus large que celui atteint par le monde acadé-mique.

Grâce à leur immense popularité, ils deviennent une forme de valeurs guidant l’action, comme l’avait parfaitement identifié le philosophe Ernst Cassirer. 

Dans le meilleur des cas, le documentaire peut réifier ou plus simplement ouvrir un débat public sur un sujet historique, comme ce fut le cas dans les années 1980 avec la série Shoa de Claude Lanzmann consacrée à l’Holocauste. 

A contrario, le fait que les spectatrices et spectateurs se voient proposer un récit tout fait à travers l’ensemble des choix opérés par la réalisatrice ou le réalisateur et par les ressorts émotionnels et psychologiques dé-ployés  (montage, choix des images, angles de la caméra, choix de la musique, des bruitages et des cou-leurs, voix off, timbre de voix, rapidité d’élocution, pauses, respirations, etc.), sans interprétation alternative possible, est très problématique.

Sans compter que bien des mythes sont rapportés sans aucun esprit critique : la dichotomie manichéenne des gentils et des méchants est reproduite à l’envie et ancrée dans la mémoire collective, sans générer de nouvelles analyses ou connaissances des structures historiques.


Revues de vulgarisation, entre kitsch et immédiateté


Les revues et magazines de vulgarisation historique aussi s’appuient sur des images et des textes faisant référence à l’esthétique de la culture populaire.

Prenez par exemple la couverture du magazine G/Geschichte Portrait 3/2020 consacré à la reine Élisabeth Ire, qui ne montre pas la reine mais une photo de l’actrice Cate Blanchett tirée du film Elizabeth sorti en 1998. 

Bien que ce type de transmission offre la possibilité d’informer sur un sujet en se départant du jargon et des exigences académiques, la très grande importance accordée aux images colorées, la tendance à la simplification et l’emploi plus ou moins laxiste des résultats de recherches académiques contribuent en partie à donner une image erronée des personnages et évènements historiques. 

Les femmes sont particulièrement touchées, en ceci qu’elles sont souvent réduites à leur sexualité, à leurs coiffures et habits raffinés et à leur destin tragique, au travers des motifs de pop-culture qui leur sont asso-ciés.

L’héritage politique et culturel de femmes fortes telles que la révolutionnaire française Manon Roland, l’impératrice du Saint-Empire romain germanique Marguerite von Brabant ou la tsarine Catherine II la Grande est souvent réduit à du sexe, à des drames et à une bonne dose de kitsch.

Source: Wikisource

 


Cela étant, la transmission journalistique de l’histoire a besoin d’éléments superficiels et séduisants, car ils créent un langage visuel émotionnel accessible, ils rendent l’histoire vivante et établissent, grâce à une iconographie connue, un lien immédiat avec les destinataires.

En plus de répondre aux canons de beauté actuels, le visage de Cate Blanchett nous est familier et cela peut éveiller l’intérêt de certaines personnes pour la « vraie » histoire et donc ouvrir les portes de la connaissance historique.


Journalisme et commémoration : construction d’une identité nationale ou facteur d’exclusion ?


Une autre forme de journalisme historique très répandue est celle qui a trait aux commémorations des jubilés et anniversaires. 1er août, 200 ans de la mort de Napoléon, commémoration des 500 de la Réforme protes-tante, souvenir de la bataille de Morgarten… les exemples sont légion. 

 

Source: www.luther2107.de


Si ce mode de transmission atteint un large public, il est parfois problématique. Voir l’histoire comme une succession de temps forts, d’actes héroïques et de grands hommes aboutit à une simplification des évène-ments, ce qui en dessert inévitablement la complexité. De plus, cela induit une reproduction de fausses pré-misses, qui sont alors progressivement ancrées dans la mémoire collective. 

L’histoire en tant que représentation de processus dynamiques, de continuités et d’enchaînements de proces-sus synchrones-asynchrones devient alors figée, telle un insecte piégé dans l’ambre, ce qui risque de débou-cher sur des interprétations dangereuses (par exemple, prendre le bombardement de Dresde comme un évè-nement isolé, en l’extrayant de son contexte historique et de l’ensemble des évènements qui l’ont précédé). 

Par ailleurs, le fait de chercher à forger une identité en commémorant des évènements marquants pose aussi problème, car cela participe de la construction de mythes nationaux facteurs d’exclusion. 

D’un autre côté, on peut y voir un moyen d’entretenir la mémoire culturelle et donc éviter que certains évène-ments (traités de paix, réformes réussies, etc.) tombent dans l’oubli. Cela participe de l’inclusion d’une com-munauté de communication.

La reproduction de journées du souvenir peut permettre d’ouvrir des discussions sociales, grâce à quoi certains thèmes sociopolitiques peuvent gagner en importance.

Par exemple, le 14 juillet 2019, la presse française a été utilisée pour tenter de légitimer les revendications du mouvement social des Gilets jaunes en faisant référence aux valeurs des Lumières.


La responsabilité des transmettrices et transmetteurs 


Toute personne chargée d’une manière ou d’une autre de transmettre l’histoire doit avoir conscience qu’elle a une énorme influence sur la société, tant niveau individuel que collectif, par le choix et par la manière de pré-senter les évènements et personnages historiques.

Elle opère une sélection dans l’espace mémoriel historique, choisit un angle de narration et la retranscrit avec certains outils stylistiques soumis à l’air du temps.

Le transfert d’émotions par les images et la musique a un effet suggestif immédiat sur les réceptrices et récepteurs, qui dépasse largement celui qu’aurait un cours d’histoire. 

En recourant à des codes visuels, sonores et linguistiques puissants, il est possible d’« écraser » les souve-nirs historiques par de nouvelles images ; ce faisant, on peut non seulement se réapproprier la souveraineté d’interprétation de faits historiques dans l’espace mémoriel, mais aussi créer, consolider ou déconstruire cer-tains mythes ou évènements dans la mémoire collective et individuelle.

Les « nouveaux » souvenirs construits par les médias peuvent faire émerger des idées et courants, qui influenceront à leur tour les développements historiques.

C’est par les films et les documentaires que s’est imposée progressivement notre vision actuelle du Moyen-Âge et de l’Epoque Moderne, avec une prédominance de la peau blanche. Bien que cette image erronée ait entre-temps été mise à l’index, elle s’est imposée comme réalité historique pour de nombreuses personnes ; et c’est sur elle que s’appuient les individus qui s’opposent à une plus grande représentation des personnes de couleurs à cette époque, au motif qu’il s’agirait de « wokisme ».

C’est précisément pour cette raison qu’il faudrait se garder d’imposer une interprétation et éviter toute morali-sation, index levé et larme à l’œil, car cela ne permet guère de corriger ces dogmes, alimentés de longue date par certaines images. Au lieu de cela, il s’agit de suggérer de nouveaux points de vue, de proposer de nouvelles perspectives et de laisser au public la possibilité de se faire sa propre opinion.


Les historiennes et historiens devraient-ils faire de la vulgarisation scientifique ?


Comme nous l’avons vu, la transmission par des documentaires utilisant des codes cinématographiques ou par des médias de vulgarisation au format papier ou électronique peut avoir une influence au moins ambiva-lente sur la grille de lecture et sur la compréhension de l’histoire. 

Nous autres, historiennes et historiens, devons-nous nous contenter de publier nos recherches dans des magazines spécialisés, de les présenter à nos pairs lors de conférences ?

Devons-nous nous tenir éloignés des médias de vulgarisation ? 

Devrions-nous laisser la transmission de l’histoire aux institutions éducatives ? 

Absolument pas ! 

Si nous voulons que la recherche historique joue un rôle central aux niveaux sociétal et politique et ne reste pas dans sa tour d’ivoire académique, nous devons impérativement nous emparer des nouveaux outils de narration et de transmission.

L’utilisation créative des médias en tout genre sera toujours un exercice d’équilibrisme entre les faits et la fic-tion, entre la science et le divertissement, entre la véracité et le kitsch. Mais ce n’est qu’ainsi que la recherche apportera une vraie plus-value au débat public et à la compréhension de l’histoire par la société.

Dans mon prochain article, je parlerai plus en détails d’autres outils tels que YouTube, TikTok, les reconstitu-tions ou encore le théâtre interactif.